Le Caucase, nous ne connaissions pas. Ou plutôt, nous en avions une vague image faite de montagnes, de monastères, d’anciennes républiques soviétiques et de noms de villes impossibles à prononcer. Nous l’avons découvert lors de deux séjours, à six mois d'intervalle (avril-mai puis septembre-octobre 2025) avec ce même sentiment : le Caucase est un territoire à part, suspendu entre Europe et Asie, où l'hospitalité semble être une langue commune à tous les habitants.
Sur des routes qui n’en méritaient pas toujours le nom, sur des pistes parfois improbables, nous avons découvert deux pays qui, chacun à sa manière, nous ont donné envie de ralentir, de sortir des itinéraires classiques et de nous arrêter simplement parce que le paysage nous plaisait.
Malgré une rubrique consacrée à notre vie pratique dans le van, ce qui suit n’est pas un guide. C’est le résultat de notre envie de partager de magnifiques moments et de rapporter ce que la Géorgie et l'Arménie nous ont offert.
La carte est interactive : vous pouvez zoomer et la déplacer à votre guise ...
Le bivouac : une liberté quasi totale
Dans ces deux pays, poser le van où bon nous semble n'a quasiment jamais posé de problème.
En Géorgie comme en Arménie, il n’y a pratiquement pas de campings mais il est facile de trouver un bout de terrain à peu près plat, de préférence au milieu de paysages somptueux. Seuls à des kilomètres à la ronde ou même parfois aux abords d’un village, personne ne vient vous déranger.
Un seul épisode est venu troubler cette tranquillité : près du monastère de David Gareja, en Géorgie, un bivouac installé sans le savoir en zone frontalière sensible avec l'Azerbaïdjan nous a valu la visite de deux militaires, venus de nuit nous escorter hors de la zone. Ils nous ont ensuite laissés bivouaquer cinq kilomètres plus loin, comme si de rien n'était.
Certains bivouacs, parmi bien d’autres restent gravés dans notre mémoire : au lac Kari à 3 200 mètres, au pied du mont Aragats, où il gèle la nuit ; sur les rives du lac Arpi, dernière nuit arménienne à 2 000 mètres ; à Vardzia, avec vue sur le site troglodyte éclairé la nuit ; à Ushguli, en Svanétie, face au glacier du Chkhara ...
Rencontres et hospitalité : le vrai fil rouge ...
S'il y a une chose que la Géorgie et l'Arménie nous ont offerte sans compter, ce sont de belles rencontres.
À Tbilissi, Tamara nous accueille dans son jardin pour un ou deux jours qui se transforment en cinq ! Et quand arrive le week-end de Pâques, elle nous invite à partager le repas familial, une douzaine de convives autour d'une table littéralement couverte de toutes les spécialités géorgiennes et sans cesse réapprovisionnée. Une journée magnifique de partage ! Nous sommes revenus chez Tamara lors d’un autre passage par la capitale, comme on rend visite à une amie.
En Arménie, après l'incendie d'une roue du Sprinter sur une route près d'Erevan, c'est Rustam, petit garagiste du coin, qui répare la panne tout en nous faisant découvrir l'hospitalité de sa famille. Sa femme nous offre à manger tandis qu’il nous fait goûter son vin et son alcool distillé maison.
Plus tard, au bord du lac Arpi, trois septuagénaires arméniens en pique-nique nous invitent spontanément à partager vodka, fromages et tomates et, malgré la barrière de la langue, nous passons avec eux un délicieux moment.
Un autre exemple : cet arménien qui nous guide jusqu’à un garage pour réparer un pneu, surveille les opérations avant de régler la facture … et nous quitte sans nous laisser le temps de le remercier !
Et puis il y a la rencontre la plus inattendue du voyage : près de Zougdidi, en Géorgie, le Prince et la Princesse Murat (lui descendant du maréchal Murat et de la famille princière géorgienne des Dadiani, elle dont les ancêtres ont fait les croisades ) nous reçoivent dans leur demeure, très contents de pouvoir parler à des français. Cet ancien pavillon de chasse de l’arrière grand-père Murat, ils le reconstruisent patiemment sur les ruines laissées par l’occupation soviétique. C’est devenu un véritable musée où ils nous reçoivent en toute simplicité autour d’un cubi de vin géorgien. Commence alors une incroyable leçon d’histoire parsemée d’anecdotes liées à leur famille : le maréchal Murat, une reine géorgienne, le palais de l’Élysée, la cour des rois de France, les frères Nobel, puis les familles Taittinger, Rothschild et l’ancienne présidente géorgienne …
Monastères et spiritualité : l'âme du Caucase
Impossible de parler de Géorgie et d'Arménie sans parler de leurs monastères : ce sont deux des tout premiers pays à avoir adopté le christianisme comme religion d'État (l'Arménie en 301, la Géorgie en 337) et cet héritage, remis en valeur depuis qu’ils ont quitté le giron de l’URSS, se lit à chaque détour de piste.
Des monastères, nous en avons vu beaucoup, mais, curieusement, nous ne nous en sommes jamais vraiment lassés parce que leur intérêt ne tient pas seulement aux bâtiments eux-mêmes : ils sont toujours installés dans des endroits extraordinaires.
Côté arménien, le monastère d'Aghpat, construit vers 989 par la reine Khosrovanouch, ouvre la route ...
Vient ensuite Sevanavank, posé sur une presqu'île du lac Sevan à près de 2 000 mètres ...
Khor Virap, face au mont Ararat, où se célèbre un mariage le jour de notre passage ...
Tatev et Noravank, dans des cadres spectaculaires ...
Geghard, semi-troglodyte, dont certaines constructions remontent au 4e siècle ...
Enfin Armashen, près de la frontière turque, où un soir la gardienne nous ouvre l'église, nous offre des poires et des fleurs avant d’entonner pour nous un chant sacré sous la voûte.
Côté géorgien, David Gareja et Natlismtsemeli, creusés à la main dans la roche il y a plus de 1 400 ans ...
Vardzia, complexe troglodyte fondé par la reine Tamar au 12e siècle, qui comptait à son apogée 3 000 pièces et jusqu'à 5 000 moines …
Jvari, à Mtskheta, berceau de la diffusion de l'orthodoxie en Géorgie …
Nous avons pu observer la ferveur des géorgiens lors des fêtes de Pâques à Tbilissi, là où les églises orthodoxes cohabitent dans la vieille ville avec mosquées et synagogues.
Une histoire tourmentée ...
Le Caucase porte les marques d'un mille-feuille d'invasions. Des Perses, Romains, Byzantins, Mongols, il ne reste que peu de traces ...
Par contre les Ottomans, présents jusqu’au début du XXème siècle, ont laissé de beaux exemples architecturaux, notamment à Tbilissi …
… avant d'être absorbés par l'Empire russe puis l'URSS, avec pour chacun des deux pays une brève et fragile indépendance entre 1918 et 1921. L'héritage soviétique se lit dans l'architecture : les quartiers de Gyumri, certains faubourgs de Tbilissi …
Beaucoup des installations de cette époque sont ruinées, comme les thermes abandonnées de Tskaltubo (où Staline lui-même venait prendre les eaux), ou encore l'étrange station d'observation des rayons cosmiques du mont Aragats ...
On peut voir aussi, notamment dans les campagnes, d’antiques voitures et camions de cette époque (Lada, Vologa, ZIL 130…) ...
Le drame le plus profond reste le génocide arménien (1915-1923), qui a coûté la vie à près d'1,5 million d'Arméniens, soit les deux tiers de ceux qui vivaient alors sur le territoire de l'actuelle Turquie. Le Mémorial d'Erevan en retrace l'histoire avec une grande rigueur documentaire …
Une visite marquante, dont l'émotion reste palpable encore aujourd'hui dans le refus turc de reconnaître officiellement les faits, et qui explique pourquoi la frontière turco-arménienne demeure fermée depuis des décennies.
Les tensions contemporaines ne sont pas en reste. En 2025 le Parlement géorgien était occupé par des manifestants depuis les élections contestées de novembre 2024 et le pays vit un perpétuel affrontement entre pro-européens et pro-russes. L’Arménie elle, a entamé son virage vers l’Europe mais les relations avec ses voisins turcs et azerbaïdjanais sont encore tendues ...
Les zones frontalières restent sensibles dans les deux pays. L’Abkhasie et l’Ossétie du sud sont toujours occupées par les soldats russes, le Haut-Karabakh par l’Azerbaïjan (provoquant l’afflux de 100,000 réfugiés en Arménie) !
Nature et paysages du Grand et du Petit Caucase ...
Les superficies cumulées de la Géorgie et de l’Arménie représentent moins de 20 % de celle de la France. Et pourtant ces deux pays offrent une vaste palette de paysages que, de plus, nous avons traversés à des saisons différentes.
Dès notre entrée en Géorgie nous franchissons le Petit Caucase enneigé sous un ciel bleu azur, avec en ligne de mire le Grand Caucase et ses sommets à plus de 5 000 mètres
Après le passage de cols vertigineux (Datvisjvari, Zékari, Zagari …) où ne ne croiserons que quelques bergers, nous irons plus tard tutoyer les sommets enneigés du Haut Caucase géorgien à quelques pas de la frontière tchétchène ...
En Arménie, nous contemplons le mont Aragats (4 095 m, son point culminant) et bien sûr l'Ararat, visible depuis Khor Virap, un symbole arménien très fort bien qu'aujourd'hui situé en territoire turc ...
Les lacs d'altitude, Sevan, Kari, Azat, Paravani, Tabatskuri … sont autant d'étendues d'eau posées entre 2.000 et 3.000 mètres, dans des paysages qui évoquent tour à tour l'Islande ou les steppes d'Asie centrale …
Et puis il y a la Svanétie, à l'ouest du Grand Caucase géorgien, avec ses villages aux tours de pierre millénaires bâties pour se protéger des invasions et des vendettas entre clans. Notre village favori : Ushguli face au glacier du Chkhara (5 200 m).
Ici où là, des curiosités géologiques comme les orgues basaltiques de Garni, des colonnes de 50 mètres de haut, les cheminées de fées de Goris, ou les formations plissées multicolores autour de David Gareja ...
Gastronomie et traditions de table
Les tables géorgiennes et arméniennes se caractérisent autant par la succulence de la cuisine que par la générosité qui les accompagne.
En Géorgie khinkali (raviolis), khachapuri (pain au fromage), badrijani (aubergines aux noix) et pkhali (légumes épicés) sont souvent mangés à même le pain plutôt qu'à la fourchette.
Les marchés de Gyumri ou de Koutaïsi regorgent de churchkhela (noix enduites de jus de raisin gélifié) et de tklapi (purée de fruits séchée).
En Arménie : un chakapuli (ragoût de mouton à l'oseille et aux prunes) restera mémorable.
Le saviez-vous ? Les plus anciennes traces archéologiques de vinification, datées entre 6.000 et 5.000 ans avant notre ère, proviennent de Géorgie et d'Arménie. Le vin géorgien, vinifié en qvevri (jarres de terre cuite où macèrent les grappes entières), donne un résultat légèrement pétillant et fruité, très différent des vins occidentaux. Et beaucoup de familles ont encore leur propre production. Mais on trouve aussi d’excellentes bouteilles vinifiées « à l’occidentale ».
Une partie de la production est distillée et nous avons souvent été invités à partager la « chacha » géorgienne ou le "cognac" arménien lors de nos rencontres.
La vie pratique en van dans le Caucase ...
Routes et pistes : arrivant des routes magnifiques de Turquie, nos premiers tours de roues en Géorgie ont été un choc !
Ensuite c’était plutôt mieux et certaines pistes sont très bien entretenues. Mais la conduite dans ces deux pays réclame une attention de tous les instants entre animaux en liberté sur la chaussée, véhicules imprévisibles, et dépassements « à la grâce de Dieu ».
Nous avons eu quelques aléas mécaniques, toujours bien résolus. Les rudes pistes géorgiennes ont parachevé l’usure déjà bien avancée des pneus du Sprinter. Mais les crevaisons à répétition comme nos problèmes de frein de parking électrique ont trouvé rapidement une solution. A chaque fois, la gentillesse locale a transformé la panne en rencontre.
Le climat : il apporte aussi son lot de contraste en quelques heures de route seulement. De la chaleur subtropicale et humide de Batumi, sur la mer Noire ou des près de 40° affichés à Erevan on peut passer rapidement aux nuits glaciales et à la neige en montagne. A noter d’ailleurs que de nombreuses routes et pistes sont coupées par la neige d’octobre à fin avril ! Et à tout moment de l’année une piste peut être impraticable suite à des inondations, éboulements, travaux ...
Le ravitaillement : il est assez facile globalement mais bien sûr, en dehors des villes, il faut trouver « la » petite épicerie qui dépanne pour les produits de première nécessité. L’idéal est de trouver un de ces marchés proposant en abondance fruits, légumes, viande et parfois poisson. Petite anecdote : dans certaines régions toutes les familles possèdent une ou plusieurs vaches. Résultat : on ne trouve pas de lait dans les épiceries !
Budget : Des repas pour moins de 10 € à deux, le diesel à environ 1 €/litre (quand nous y étions en 2025), le coût de la vie est vraiment très doux pour nous dans ces deux pays.
Langue et écriture : la langue et les alphabets géorgien et arménien, aux graphismes magnifiques par ailleurs, nous sont restés largement impénétrables malgré plusieurs semaines sur place. Heureusement, si les personnes âgés parlent principalement le russe, l'anglais est souvent pratiqué par les jeunes générations. Et en dernier recours, il y a Google Translate !
Attention ! La Géorgie s’est dotée de lois extrêmement sévères concernant les drogues et produits stupéfiants. Au point que de nombreux médicaments courants chez nous, par exemple des somnifères, des antalgiques ou des anxiolytiques sont interdits ou sévèrement réglementés. Nous n’avons pas eu de contrôles mais des amis à nous viennent d’en faire une rude expérience : bloqués un mois à Batumi (il n’ont dû qu’à leur âge de ne pas aller en prison), véhicule saisi, et pour finir expulsion du pays après condamnation à 7,000 euros d’amende !
Et ce malgré leur bonne foi et des ordonnances de prescription en bonne et due forme.
Alors renseignez vous bien si vous devez entrer avec de tels produits ...
Bilan : les images fortes que le Caucase nous laisse ...
Les vastes espaces, la liberté et le goût de l’aventure …
Deux alphabets indéchiffrables, mais un même sentiment d'accueil permanent, qu'il vienne d'une hôtesse à Tbilissi, d'un garagiste de campagne ou de tous ces gens venus à notre rencontre pour échanger sur notre pays (la France est particulièrement appréciée par les arméniens) et sur notre façon de voyager ...
La douceur de vivre en Arménie, les vastes troupeaux des nomades yézidis en transhumance ...
L'authenticité préservée des villages reculés de Svanétie ou de Khevsourétie en Géorgie …
Anecdotiques, mais omniprésents dans les deux pays, les tuyaux aériens de gaz dans les villes et villages ainsi que les cimetières très soignés aux riches sépultures ...
Nous avons aussi beaucoup aimé Tbilissi, ville vibrante alliant quartiers historiques et bâtiments futuristes, tout comme Batumi et ses incroyables buildings …
Une liste exhaustive de nos coups de cœur serait trop longue : le Caucase est une région de contrastes et c'est précisément cette diversité qui fait sa richesse ...